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Loin d'être une simple idée bucolique surgie spontanément de l’esprit de comédiens en vacances à la fin des années 1950, le théâtre d’été québécois s'est forgé dans la nécessité économique, la débrouillardise et un sens inné de la fête. Avant de s'imposer comme une institution de la belle saison, ce fut d’abord une aventure humaine d’une incroyable audace. À découvrir dans ce premier de deux articles.
L'histoire débute en 1952 à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, au rythme de la villégiature laurentienne. Le comédien Jean-Bernard Hébert, mémoire vivante de notre milieu théâtral, rappelle : « Tout le monde pense que le théâtre d'été est né en 56 ou 59. C'est faux. Ça commence en 1952 ». Des pionniers comme Gilles Pellerin et Paul Berval y lancent une formule hybride. « Ce n'est pas encore du théâtre de répertoire, mais plutôt du cabaret », précise-t-il, où sketchs burlesques et intermèdes musicaux se côtoient pendant les vacances des Montréalais.
Cette formule informelle comble un vide cruel en région. À l'époque, les diffuseurs n'existent pas. Marc-André Coallier, comédien, animateur et propriétaire du théâtre de la Marjolaine, raconte avec nostalgie que Gratien Gélinas devait noliser des autobus depuis Sherbrooke pour amener les spectateurs à ses revues musicales montréalaises. Le théâtre d’été naît de ce manque de structures, poussant les créateurs à inventer leurs propres réseaux de diffusion.
Au cœur même de la métropole, une autre révolution s'organise également à l'été 1952. Claude Robillard, alors directeur du Service des parcs de Montréal, propose à Paul Buissonneau de diriger un projet de théâtre ambulant dans un camion-remorque de six tonnes, converti en scène mobile. Buissonneau accepte, mais exige d'y produire du vrai théâtre avec des comédiens professionnels. L'aventure démarre en 1953 avec Pierre et le Loup. Pour pallier le bruit des parcs et la limite d'un seul micro, la troupe adopte la pantomime, calée sur un narrateur et un disque.
La Roulotte en 1964. Crédit photo : Archives Montréal
La mission de La Roulotte : démocratiser l’art gratuitement dans les parcs des quartiers populaires. Buissonneau tiendra la barre de ce théâtre-école pendant près de trente ans, y accueillant de futures légendes à leurs débuts, comme Yvon Deschamps, Clémence Desrochers, Jean-Louis Millette, Gilles Latulippe, et d'autres.
Pendant que La Roulotte sème sa poésie dans les parcs urbains, le mouvement commence à se structurer en région. En 1956, Paul Hébert donne une impulsion décisive au Domaine Chantecler de Sainte-Adèle en y produisant La Mégère apprivoisée de Shakespeare, avec un jeune Albert Millaire. C’est le premier véritable théâtre de répertoire estival.

Dès l'année suivante, Georges Delisle fonde le Théâtre de la Fenière à L'Ancienne-Lorette, la toute première grange-théâtre permanente de la province. La grange agricole devient officiellement un espace d'art.
Parallèlement, la Butte à Mathieu à Val-David (1959) agit comme un laboratoire de l’identité québécoise, habituant le public de passage à marier, le temps d'une soirée, chanson et art dramatique entre deux baignades au lac.
Théâtre La Marjolaine en 1965. Crédit photo : Archives du Théâtre la Marjolaine, Société d'histoire de Magog
Le 24 juin 1960, le Théâtre La Marjolaine à Eastman ouvre ses portes. Il fallait alors « chasser l'odeur de l'étable » pour faire place au jeu. Marjolaine Hébert et Louis-Georges Carrier y inventent un genre unique : la comédie musicale québécoise.
En 1964, Claude Léveillée y crée Doux temps des amours, la première œuvre du genre ici. En 1966, Ne ratez pas l'espion rassemble une jeune Élisabeth Chouvalidzé, Louise Forestier et un Robert Charlebois survolté. Puis, en 1976, c'est la consécration des Héros de mon enfance de Michel Tremblay sur la musique de Sylvain Lelièvre dans une mise en scène assurée par Gaétan Labrèche.
Théâtre La Marjolaine, affiche et billet, 1960. Crédit photo : Archives du Théâtre la Marjolaine, Société d'histoire de Magog
L'année 1964 marque la naissance d’un autre fleuron de notre patrimoine culturel. Situé à Saint-Jean-Port-Joli, le mythique resto-théâtre La Roche à Veillon s'installe à son tour dans une authentique vieille grange. C'est l'un des tout premiers établissements au Québec à oser une alliance alors inédite : la savoureuse gastronomie du terroir – dont ses célèbres tartes et ses pains de ménage traditionnels – aux représentations théâtrales.
Mais derrière la magie des soirées gourmandes se cache la dure réalité des débuts. André Robitaille, qui y a fait ses premières armes comme jeune acteur à l'été 1984, se souvient très bien de la rusticité extrême des lieux et de l'absence totale d'éclairages fixes : « J'ouvrais la grange et quand je marchais, ça faisait scroutch-scroutch en dessous de mes pieds parce qu'il y avait un tapis de mouches mortes. On était dans une vraie grange. »
Si l'endroit a pu traverser le temps, c'est aussi grâce à une belle histoire de solidarité familiale. Le père d’André, menuisier d'exception, est venu prêter main-forte à l'établissement à ses balbutiements pour en faire une véritable salle digne de ce nom. Comme le souligne le comédien avec beaucoup de reconnaissance : « C'est mon père qui a fait les loges, qui a fabriqué la pente dans la salle. »
Le Théâtre La Roche à Veillon en 1964. Crédit photo : La Roche à Veillon
Jouer dans ces granges tenait de l'exploit physique. L'acoustique y était ingrate, absorbée par de hauts plafonds bruts, forçant les interprètes à une projection vocale athlétique pour être entendus jusqu’au dernier rang. Quant au public, il devait composer avec un confort spartiate : chaises pliantes en métal, bancs de bois, moustiques voraces et, les soirs d'orage, le vacarme de la pluie battant les toits de tôle.
L'intérieur du Théâtre La Marjolaine en 1967 et dans les années 90. Crédit photo : Archives du Théâtre la Marjolaine, Société d'histoire de Magog
Pourtant, cette rusticité faisait partie intégrante de l'expérience : il y avait un aspect authentique, presque « champêtre », qui brisait la distance entre l'acteur et le spectateur, créant une intimité impossible à retrouver dans les grandes salles cossues des villes.
Après le charme rustique des pionniers, place à la modernité. En cinquante ans, le paysage théâtral estival du Québec a connu une métamorphose technique et structurelle phénoménale. Fini le confort spartiate et les acoustiques incertaines : le « show d'été » s'est réinventé pour de bon.
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