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On s’attend souvent à ce que le théâtre d’été suive des chemins bien balisés, mais la nouvelle proposition mise en scène par Michel Charette déjoue agréablement nos attentes. Entre un rythme endiablé, un décor soigneusement ficelé et une mécanique narrative surprenante, Mon jour de chance offre un divertissement à la fois hilarant et étonnamment touchant.
À première vue, la prémisse paraît anodine : cinq amis d’enfance se retrouvent le temps d’un week-end à Bromont pour replonger dans leurs souvenirs de jeunesse. À l’époque, ils laissaient un simple dé choisir leurs grandes décisions. Mais Sébastien, le protagoniste incarné par Hugues Frenette, reste hanté par un lancer particulier : convaincu qu’un 6 plutôt qu’un 4 aurait fait de sa vie une réussite incontestable, il retente sa chance, plusieurs années plus tard.
C’est là que le piège se referme ! Un coup de tonnerre retentit et la réalité bascule. À 7 reprises au cours des 80 minutes sans entracte, le dé réécrit le destin de tous les personnages — redistribution des couples, carrières métamorphosées, voire pire — alors que Sébastien reste le seul à garder la mémoire de sa vie antérieure. Il se retrouve ainsi piégé dans un tourbillon d’absurde où tout le monde change, sauf lui, sans qu’il ne comprenne pourquoi.

L’un des grands atouts du spectacle réside dans la connivence irrésistible d’Hugues Frenette avec la salle. Multipliant les coups d’œil complices par-dessus le quatrième mur à chaque nouvelle situation rocambolesque créée par le dé, il prend la foule à témoin. On se sent rapidement interpellé, presque happé par l’inconfort grandissant de Sébastien qui cherche désespérément une planche de salut dans ce chaos récursif.
Certes, les quelques minutes nécessaires pour que les pièces s’installent sur l’échiquier m’ont insécurisée quant au rythme à venir. Mais, ce n’était qu’un leurre ! Dès le premier lancer de dé effectué, le spectacle démarre sur les chapeaux de roue pour atteindre un climax survolté où les comédiens et comédiennes donnent littéralement leur corps à la scène.

Cette œuvre est à l’origine une comédie française à succès créée au Théâtre Fontaine à Paris à l’automne 2024. Écrite par le duo Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras (les auteurs derrière Berlin Berlin, Molière de la meilleure comédie 2022), la pièce originale a récolté deux nominations aux Molières 2025.
Pour cette première adaptation québécoise, le metteur en scène Michel Charette s’est associé à son complice de 30 ans, François Chénier. Leur démarche s’est voulue très respectueuse : l’histoire, les quiproquos et la structure dramatique sont restés rigoureusement intacts.
Michel Charrette précise : « C’est juste au niveau des référents culturels, des villes, des mets, des expressions que nous avons dû travailler, François et moi, pour l’adapter à nos affaires, à nous autres. » La version québécoise a d’ailleurs été approuvée sans réserve par les auteurs originaux.
Pour Michel Charrette, c’est important de travailler avec des acteurs en qui il croit. « Quand j’ai engagé mes amis, j’ai dit : “Si vous n’êtes pas à l’aise avec une réplique et que c’est plus drôle autrement, c’est celle-là qu’on gardera. Ça va toujours être la meilleure idée qui va l’emporter.” Je n’ai pas le monopole de la vérité. Ça a été vraiment un travail de collégialité. »

Travaillant en harmonie avec ses interprètes — Charles-Alexandre Dubé, Hugues Frenette, Anne-Marie Binette, François-Xavier Dufour et Élodie Grenier —, il n’a pas hésité à exiger d’eux un engagement total : « Les Européens sont beaucoup plus cérébraux que nous qui sommes un peuple plus latin. Donc, j’ai voulu monter la pièce avec beaucoup plus de dynamisme, de rythme, d’énergie. Je voulais que ça bouge. Je leur ai dit : “Si à la fin du show ta chemise n’est pas mouillée, tu as manqué ton coup.” Je pense qu’elle est mouillée ! »
Sébastien passe une grande partie de l’histoire à lorgner la vie des autres, la trouvant plus intéressante que la sienne, persuadé d’avoir lancé le mauvais numéro sur le fameux dé et c’est ce qu’il cherche à changer avec les multiples scénarios que le dé lui impose. Et ça fonctionne. Une spectatrice racontait : « Je suis épuisée pour le personnage de Sébastien ! Je m’imaginais vraiment vivre ce qu’il vivait là, et ça devait être l’enfer. Je le voyais, il capotait, puis je me disais que si j’étais à sa place, mon Dieu !, je serais pareille ! L’anxiété montait quasiment ! »
En presque fin de représentation, un moment d’émotion surprend agréablement et touche le public, apportant une belle profondeur à la comédie. En faisant le choix d’aider ses amis avant de penser à lui-même, Sébastien fait preuve d’une belle bienveillance.

Michel Charrette donne des précisions sur un événement symbolique à la fin de la pièce : « Le fer à cheval tombe à la fin. Sauf que quand j’ai vu la pièce à Paris, il ne tombait pas. Pour moi, c’était important qu’il décroche du mur pour casser cette espèce de malédiction là ». Cette chute du symbole met un terme au chaos et ouvre la voie à la vraie moralité de l’histoire : au lieu de toujours croire que le gazon est plus vert chez le voisin, il faut savoir apprécier ce qu’on a déjà.
En résumé, le rythme effréné, la complicité évidente entre les comédiens, le contact d’Hugues Frenette avec le public, la scénographie et le décor immersif, ainsi qu’une histoire intelligemment construite qui ne laisse jamais deviner sa chute en font une pièce qui saura vous divertir à coup sûr.
Mon jour de chance, produite par la compagnie Les Agents doubles, est présentée cet été au Centre des arts Juliette-Lassonde de Saint-Hyacinthe les 6 et 8 août, au Théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme les 22 et 23 août et au Théâtre Desjardins de LaSalle les 28 et 29 août, avant de partir en tournée dans plusieurs villes du Québec.
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