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C’est un monument de la danse qui clôture la saison des Grands Ballets Canadiens. Mais attention, oubliez le royaume féerique traditionnel du Lac des Cygnes de Petipa et Ivanov, créé en 1895 pour le Ballet impérial de Saint-Pétersbourg. Avec sa toute nouvelle création d’envergure intitulée Le Lac, le directeur artistique Ivan Cavallari propose une relecture audacieuse et ancrée dans notre époque ; un rendez-vous réunissant pas moins de 75 interprètes sur scène et l’Orchestre de la compagnie.

Ivan Cavallari a choisi de redéfinir cette histoire immortelle tout en gardant certains éléments chorégraphiques clés. Il a reficelé le tout pour intégrer ce classique dans l’actualité, dans la réalité d’aujourd’hui.
Dans cette version, l’intrigue quitte les forêts enchantées pour s’installer dans l’univers impitoyable d’un studio de tournage publicitaire de luxe. Deux parfums s’y affrontent : Vertige Noir et Cygne Blanc.
L’histoire suit la trajectoire d’Odette, une jeune danseuse tout juste sortie de l’École Impériale. Remarquée par Siegfried, le danseur étoile au sommet de sa gloire, elle est invitée à auditionner pour devenir la nouvelle égérie du parfum Cygne Blanc.

Mais derrière le vernis du glamour se cache un piège. Odette se retrouve confrontée à la manipulation, à la pression de conformité et à l’effacement de son identité par les normes rigides de l’industrie de l’image.
Pour bien saisir l’ampleur de cette transformation, il est fascinant d’observer comment les figures et les symboles du conte original de 1895 se réincarnent dans cette production contemporaine.
La douce Odette, autrefois cygne blanc victime du sortilège d’un mage, devient ici une jeune danseuse façonnée et littéralement transformée par les diktats de l’industrie de la mode. Face à elle, sa rivale Odile (le mythique cygne noir), traditionnellement la fille complice du sorcier, prend les traits d’une égérie établie et jalouse du parfum Vertige Noir.
L’antagoniste redoutable, le sorcier Rothbart, n’est plus un magicien unique, mais se dédouble sous la forme d’une trinité de concepteurs publicitaires intenses et directifs.
Enfin, la métamorphose s’opère également dans l’oreille : la partition originale et intégrale de Tchaïkovski fait place à un agencement audacieux, où les thèmes du ballet s’entrelacent intimement avec les accents sombres et dramatiques de sa Symphonie No. 6 « Pathétique ».
Ce spectacle réussit le pari de marier les genres. C’est comme de l’art contemporain où patchwork et collage se marient avec succès, sachant satisfaire aussi les amoureux du contemporain.
Ceux et celles qui connaissent Le Lac des cygnes pour l’avoir vu nombre de fois s’attendront à des moments chorégraphiques précis. Je rassure les puristes : on retrouve des pas et des mouvements que l’on connaît presque par cœur, comme le pas de quatre iconique des petits cygnes, qui fut chaudement applaudi, et les 32 fouettés tant attendus. On y voit de nombreux clins d’œil respectueux à la chorégraphie d’origine.

Cependant, réunir 75 danseurs sur scène est ambitieux et, bien que cela puisse être grandiose, j’avoue que je me suis parfois sentie un peu dans un chaos, ne sachant pas trop où regarder. Certaines scènes auraient assurément gagné à être un peu plus épurées, avec moins d’interprètes à la fois.
Parmi les bons moments de grands ensembles, la scène 4, où l’on se retrouve dans l’École impériale avec l’arrivée de plusieurs élèves, jeunes et plus âgés, est un véritable succès. Degas en aurait fait de jolies œuvres.
J’avoue également avoir moins adhéré à cette proposition de personnifier Rothbart par trois concepteurs d’agence. Ces créateurs veulent modifier Odette, la mettre à leur image. Au départ, un peu naïve, elle accepte de signer leur contrat, mais finit par se raviser et se rebeller. La scène de son opposition est marquante : elle se promène des bras de l’un des créateurs à l’autre, tentant d’exprimer son désaccord, tandis qu’eux démontrent une méchanceté et une non-écoute palpables. Ça me fait d’ailleurs penser de relever les nombreux portés originaux et incroyables tout au long des 2 heures que dure ce spectacle.
Côté décors, d’immenses rideaux occupent une place importante sur la scène, et des éléments visuels techniques complètent l’histoire à la sauce « musée d’art contemporain ». Les tutus blancs traditionnels sont moins évidents que dans la version originale, mais chapeau à Maria Porro aux costumes pour son audace et son originalité.
Enfin, impossible de passer sous silence la présence indispensable de l’Orchestre des Grands Ballets, dirigé avec brio par Dina Gilbert. La musique de Tchaïkovski demeure immortelle, et l’ajout de la Symphonie No. 6 « Pathétique » soutient magnifiquement les moments les plus sombres et dramatiques du récit.

Malgré quelques longueurs, Le Lac vaut assurément le détour. Il ne reste plus que quatre représentations pour voir cette œuvre grandiose, à la salle Wilfrid-Pelletier de la Place des Arts à Montréal. Les billets vont de 79 $ à 168 $, avec un rabais de 40 % pour les enfants de 17 ans et moins.
Petit conseil : avant le début du spectacle, consultez le programme afin de vous mettre en tête l’histoire réinventée, et de pouvoir vous retrouver dans tous ces personnages entourant les rôles principaux. Les métaphores visuelles et les intentions n’en ressortent que davantage !
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