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Le théâtre en direct possède cette vulnérabilité fascinante : un infime grain de sable peut paralyser la plus belle mécanique. Mais que se passe-t-il lorsque le déraillement lui-même est réglé comme une horloge suisse ? C’est la proposition complètement démente de La pièce qui tourne mal, qui s’installe au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) avant d’entamer une grande tournée québécoise. Un pur moment de délire scénique où le chaos est élevé au rang de grand art.

L’aventure de cette comédie hors norme commence en 2012 dans un petit pub londonien ; trois créateurs alors inconnus — Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields font naître sous leur plume un polar intitulé Le meurtre au manoir Haversham. Quatorze ans plus tard, leur création devient un véritable triomphe planétaire, récompensée à Londres comme à Broadway.

Intéressée, la maison de production québécoise Monarque mène une lutte pendant six ans pour décrocher les droits exclusifs de cette toute première mouture francophone officielle. Pour franciser ce monument d’humour britannique « à la Monty Python », il fallait un adaptateur agile. C’est Normand Chouinard qui a relevé le défi avec brio : sa traduction, habilement québécisée, permet aux personnages de glisser des expressions bien de chez nous et quelques jurons bien sentis lorsque la panique scénique dépasse les bornes de la fiction.
Le public comprend en un clin d’œil le piège qui se referme. Le meurtre de Charles Haversham n’est évidemment qu’un prétexte mince comme un fil de fer pour lancer les hostilités, car le véritable spectacle, c’est le naufrage.
Dans les coulisses de ce désastre, un travail titanesque a été accompli. On sent la présence d’un metteur en scène « fantôme », une force invisible qui orchestre cette cacophonie avec une rigueur militaire. André Robitaille, qui signe la direction d’après le travail original de Mark Bell, a dû coordonner un ballet de mouvements d’une précision chirurgicale.

Le décor lui-même, complété de costumes rigoureusement identiques à la version londonienne originale, agit comme un personnage à part entière. C’est une structure indisciplinée et rebelle : les portes se verrouillent de l’intérieur, les tableaux se détachent, les murs s’effondrent et les planchers menacent de s’affaisser sous les comédiens.
La chorégraphie des combats physiques, signée Dave Hearn de l’équipe créative originale, exige des artistes une endurance hors du commun.
Le concept de théâtre dans le théâtre déploie toute sa folie : les artistes sur scène devant nous interprètent des comédiens qui à leur tour, jouent un rôle… Nous assistons à la production annuelle d’une troupe d’amateurs d’une incompétence notoire, qui luttent désespérément pour que la représentation continue, coûte que coûte. Ils prennent leur tâche très au sérieux, et c’est précisément ce décalage entre leur volonté d’être bons et les catastrophes qui s’abattent sur eux qui déclenche l’hilarité générale.
Fabien Cloutier, dans le rôle de Chris, le directeur qui s’improvise inspecteur Carter, excelle dans la peau de l’homme qui tente de garder sa dignité alors que son monde s’écroule. Pierre-François Legendre (Jonathan/le cadavre de Charles) fait preuve d’un contrôle corporel stupéfiant, devant feindre l’immobilité alors qu’on lui marche dessus ou que le décor menace de l’écraser. LeLouis Courchesne (Max/Cecil Haversham) brille par son sens inné du contact avec le public. Rémi-Pierre Paquin (Robert/l’oncle Thomas) déploie une énergie comique irrésistible. Julie Ringuette (Sandra, la diva de la troupe) et Olivia Palacci (Annie, la technicienne timide forcée de la remplacer au pied levé) se livrent à un duel d’actrices mémorable et follement dynamique. Jonathan Roberge campe un technicien de console (Trevor) d’un détachement hilarant. Stéphane Breton joue Perkins, le majordome et Dennis, un acteur amateur peu doué qui a énormément de difficulté à retenir ses répliques, ce qu’il joue à merveille !
Nous assistons à quelque chose de bien différent qu’un scénario à base de portes qui claquent. L’humour physique de type slapstick — qui rappelle le génie d’un Olivier Guimond avec son minutage millimétré, ses cascades burlesques et son absence de conséquences réelles — est ici poussé à son paroxysme.

La complicité qui unit cette troupe sur scène est indispensable pour qu’un tel engrenage fonctionne sans réel danger.
Certes, une partie du public peut trouver le jeu parfois un peu trop forcé, mais je vous assure que ce n’était pas la majorité, d’après les rires autour de moi. Mais ne boudons pas notre plaisir ! Si vous essayez d’imaginer tout ce qui peut clocher, rater ou s’effondrer durant une soirée au théâtre, sachez que vos pires scénarios arrivent à peine à la cheville de ce que cette équipe de virtuoses endure sur scène.

C’est un spectacle éminemment estival, divertissant et mené de main de maître par des artistes d’une énergie… énergique (!), appuyés par une mise en scène absolument géniale. Chapeau bien bas à toute cette équipe, sous les projecteurs comme dans l’ombre, qui travaille d’arrache-pied pour que tout tourne royalement… mal.
C’est simple : le rythme est si effréné, si vertigineux, que j’ai l’intime conviction d’avoir manqué une foule de détails visuels et de gags subtils pendant que je riais aux éclats. J’y retournerais une seconde fois pour tout attraper et… me rappeler lequel des protagonistes est le coupable !

La pièce qui tourne mal est présentée au Théâtre du Nouveau Monde (Montréal) jusqu’au 28 juin, puis en tournée à Québec (Salle Albert-Rousseau, 10 au 26 juillet), à Gatineau (Salle Odyssée, 31 juillet au 9 août) et à Brossard (Théâtre Manuvie, 15 au 23 août).
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