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Dans Aussi étrange que toi, Frida, Christine Gosselin transforme une conversation imaginaire avec Frida Kahlo en un vaste récit sur le corps féminin, l’identité et la transmission. Entre autofiction, essai et mémoire, l’autrice montréalaise livre un texte profondément personnel qui trouve sa force dans ses contradictions autant que dans ses blessures.
Il y a des livres qui racontent une histoire, et d’autres qui cherchent à comprendre comment une histoire nous a façonnés et celui-ci appartient à cette seconde catégorie. À partir d’un dialogue fictif avec Frida Kahlo, Christine Gosselin remonte le fil de sa propre existence : son enfance de garçon manqué, sa relation complexe à la féminité, ses maladies chroniques, son infertilité, ses colères et ses réconciliations. Mais ce qui aurait pu n’être qu’un récit autobiographique devient rapidement quelque chose de plus ambitieux.
Publié chez Mémoire d’encrier, ce troisième livre de l’autrice refuse les catégories habituelles. Roman, mémoire, essai féministe, récit de filiation : il emprunte à plusieurs formes à la fois. Cette hybridité n’est pas un simple effet de style. Elle reflète le sujet même du livre : une femme qui a longtemps eu l’impression de ne jamais entrer complètement dans les cases qu’on lui proposait.
La plus belle idée du livre consiste sans doute à faire de Frida Kahlo non pas un sujet biographique, mais une interlocutrice.
Gosselin ne cherche jamais à raconter la vie de l’artiste mexicaine de manière chronologique. Elle utilise plutôt son œuvre comme un espace de dialogue. Chaque tableau devient une porte d’entrée vers une réflexion personnelle. Les Deux Frida, Le Cerf blessé ou L’Autoportrait aux cheveux coupés servent de points d’ancrage à une exploration de soi où les époques, les expériences et les voix se répondent.
Cette structure permet à l’autrice d’éviter l’écueil de l’admiration aveugle. Frida n’est ni une sainte ni un modèle parfait. Elle agit comme un miroir déformant dans lequel la narratrice observe ses propres contradictions. Les deux femmes partagent certaines blessures, la maladie, le rapport difficile au corps, le désir contrarié de maternité, sans jamais être présentées comme des doubles exacts.
Cette relation produit les passages les plus riches du livre. Frida devient une présence qui accompagne la réflexion plutôt qu’une figure historique figée. En lui prêtant une voix, Gosselin interroge aussi la sienne.
Le véritable sujet du livre n’est peut-être pas la maternité, mais le corps. Un corps diabétique. Un corps qui saigne trop. Un corps observé, jugé, médicalisé. Un corps qui refuse parfois de se conformer aux attentes qu’on projette sur lui.
Depuis l’enfance, la narratrice entretient une relation conflictuelle avec sa féminité. Elle préfère le hockey aux poupées, les vêtements masculins aux robes, les amitiés masculines aux groupes de filles. Plus tard, l’arrivée des menstruations est vécue moins comme un rite de passage que comme une forme de trahison. La féminité apparaît souvent comme quelque chose qui s’impose à elle plutôt que comme une identité choisie.
Le livre devient particulièrement percutant lorsqu’il aborde l’infertilité et les rapports avec le système médical. Gosselin décrit avec précision la banalisation de la douleur féminine, les diagnostics tardifs et les consultations où les patientes sont réduites à leurs fonctions reproductives. Ces scènes comptent parmi les plus fortes du récit parce qu’elles dépassent largement le cadre individuel. Elles mettent en lumière une expérience que de nombreuses femmes reconnaîtront.
Sans jamais tomber dans le discours militant simplificateur, l’autrice montre comment certaines violences se nichent dans des gestes ordinaires, des phrases prononcées à la va-vite ou des diagnostics annoncés sans ménagement.
L’une des réussites majeures du livre réside dans sa capacité à élargir constamment son regard. À la conversation entre Christine et Frida viennent s’ajouter d’autres voix : Greta Thunberg, Nelly Arcan, Maryse Leclair, Annie Ernaux, Gisèle Pelicot et plusieurs autres figures féminines. Cette polyphonie aurait pu paraître artificielle. Elle fonctionne pourtant parce qu’elle repose sur une intuition : les blessures individuelles sont souvent traversées par des réalités collectives.
Le passage consacré au massacre de Polytechnique est particulièrement marquant. En faisant entendre la voix de Maryse Leclair, l’une des victimes de la tuerie du 6 décembre 1989, Gosselin inscrit son récit dans une histoire plus large de la violence faite aux femmes. Ce moment agit comme une charnière dans le livre. Il rappelle que les questions abordées ne relèvent pas uniquement de l’expérience privée.
L’autrice refuse ainsi de réduire son histoire à une trajectoire singulière. Son récit devient progressivement celui d’une génération de femmes confrontées à des attentes contradictoires : être fortes sans être agressives, séduisantes sans être provocantes, maternelles sans être réduites à la maternité.
Ce qui distingue finalement Aussi étrange que toi, Frida de nombreux récits autobiographiques contemporains, c’est son refus des réponses simples.
Gosselin ne cherche pas à apparaître sous son meilleur jour. Elle raconte aussi ses ambiguïtés. Son désir adolescent d’être un garçon. La manière dont elle a parfois reproduit elle-même certains réflexes misogynes. Son besoin d’être acceptée par les garçons au point de mépriser d’autres filles. Ses colères, ses maladresses, ses zones d’ombre. Cette honnêteté donne au livre une profondeur rare. La narratrice n’est jamais présentée comme une héroïne exemplaire ni comme une victime parfaite. Elle est un être en construction, traversé par des tensions qu’elle ne résout pas toujours.
C’est précisément là que réside la force du texte. Au lieu de proposer un récit de guérison ou de dépassement, Gosselin accepte que certaines questions demeurent ouvertes. Comment devenir femme lorsqu’on a longtemps voulu être autre chose ? Comment habiter un corps qui semble nous résister ? Comment faire le deuil d’une maternité impossible sans laisser cette absence définir toute une existence ? Le livre ne prétend pas répondre définitivement à ces questions. Il leur offre plutôt un espace où elles peuvent exister.
Aussi étrange que toi, Frida est un ouvrage ambitieux qui réussit à conjuguer réflexion féministe, mémoire personnelle et expérimentation littéraire. En faisant dialoguer son histoire avec celle de Frida Kahlo, Christine Gosselin construit un récit profondément humain sur les identités fragmentées, les corps vulnérables et les formes de résistance que l’on invente pour continuer d’avancer.
Plus qu’un livre sur la non-maternité ou sur Frida Kahlo, il s’agit d’un texte sur la difficulté et la nécessité de devenir soi-même. Une œuvre parfois exigeante, mais portée par une sincérité et une intelligence qui la rendent profondément touchante.
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