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Au Théâtre Beanfield, la chanteuse américaine YEBBA, de son vrai nom Abbey Smith, a livré un concert d’une rare intensité émotionnelle. Portée par une voix hors du commun et une présence profondément habitée, elle a transformé une salle entière en espace de confidence. Seule ombre au tableau : une conception lumineuse parfois trop discrète pour accompagner pleinement ce qui se jouait sur scène. Certaines artistes occupent la scène, d’autres la transforment.
Il existe des concerts dont on retient la démesure : les écrans géants, les effets spéciaux, les scénographies spectaculaires. Puis il y a ceux qui reposent presque entièrement sur une présence humaine. Le spectacle offert par YEBBA au Théâtre Beanfield le 24 mai dernier appartient résolument à cette seconde catégorie.
Dans une époque où l’industrie musicale valorise souvent l’instantané, la chanteuse américaine propose autre chose : une expérience fondée sur l’écoute, la vulnérabilité et l’interprétation. Rien ne semblait automatique ; chaque chanson paraissait traversée plutôt qu’exécutée, comme si elle prenait forme au moment même où elle est chantée.
Avant l’entrée de YEBBA, la scène appartenait à Astyn Turr. Seule avec sa guitare acoustique, l’autrice-compositrice-interprète originaire de Pasadena aurait facilement pu se fondre dans le rôle traditionnel de la première partie. Elle a plutôt réussi à imposer son propre univers.
Son répertoire navigue avec aisance entre folk contemporain, soul intimiste et influences country discrètes mais assumées. Vocalement, la jeune artiste impressionne par sa maîtrise : passages en voix de tête, changements de registre et techniques inspirées du yodel apparaissent naturellement au fil des morceaux, sans jamais prendre le dessus sur les chansons elles-mêmes.
Sa reprise de L’Amour de ma vie de Billie Eilish, revisitée dans une version plus dépouillée et introspective, a particulièrement retenu l’attention. Plus tard, Too Soon qu'elle a interprétée en incluant le public a été le signe que l’artiste avait déjà réussi à établir un véritable lien avec la salle. Un premier album est attendu cette année. Et en même temps, après une telle prestation, difficile de ne pas être curieux de découvrir la suite.
Lorsque YEBBA entre finalement en scène, l’atmosphère change immédiatement. On parle souvent de ses capacités vocales exceptionnelles, et à juste titre. Pourtant, ce n’est pas tant la puissance de sa voix qui impressionne que sa manière de l’utiliser. Chez elle, la virtuosité n’apparaît jamais comme une démonstration. Elle est entièrement mise au service de l’émotion. Cela se lit dans les détails : les yeux fermés pour ressentir pleinement ce qu'elle chante, les silences qu’elle laisse respirer, les moments où elle s’éloigne brièvement du micro avant de revenir vers lui... On a parfois l’impression d’assister à une conversation intérieure rendue publique.
Sur Evergreen, dernier morceau du concert, cette sensation atteint son apogée. La salle entière semble suspendue à chaque note. Aucun effet spectaculaire, aucune montée artificielle de tension. Seulement une interprétation d’une précision remarquable, capable à elle seule de remplir l’espace, avec ses musiciens et choristes d'exception.
Plusieurs morceaux tirés de JEAN, son deuxième album paru en mars dernier, confirment également la maturité de sa démarche artistique. Distance, Stand et Delicate Roots prennent une nouvelle ampleur sur scène, où les arrangements gagnent en relief sans perdre leur délicatesse. Elle a également offert au public des chansons de son premier album Dawn paru en 2021, comme l'emblématique morceau Louie Bag qu'elle partage avec Smino.
Parmi les nombreux moments forts du concert, un s’est particulièrement démarqué. Parue en 2021 sur Certified Lover Boy de Drake, « Yebba’s Heartbreak » demeure l’une des chansons les plus singulières associées au rappeur torontois. Dépourvue de sa présence vocale, la pièce appartient entièrement à YEBBA. Au fil des années, elle est devenue bien plus qu’un simple interlude : un morceau culte pour de nombreux admirateurs de la chanteuse. Sur scène, toute sa force émotionnelle demeure intacte.
Portée par un accompagnement minimaliste, la chanson laisse toute la place à une interprétation bouleversante où se croisent la douleur, l’acceptation et une forme de résilience. Chaque mot semble peser davantage lorsqu’il est chanté devant un public. YEBBA elle-même paraissait particulièrement émue durant cette séquence ; tout donnait l’impression d’assister à un moment de vulnérabilité authentique. C'est dans des instants comme celui-ci que l’on comprend ce qui distingue YEBBA de nombreuses interprètes contemporaines : sa capacité à faire ressentir chaque texte comme s’il était prononcé pour la première fois.
Le principal reproche adressé à la soirée concerne paradoxalement l’un de ses éléments les plus discrets : l’éclairage. L’intention derrière cette sobriété paraît évidente. Dans un spectacle aussi centré sur l’interprétation, une scénographie envahissante aurait probablement détourné l’attention de l’essentiel. Pourtant, plusieurs choix visuels finissent par desservir ce parti pris. À de nombreuses reprises, les musiciens se retrouvent presque entièrement plongés dans l’obscurité. Les choristes, pourtant essentielles à plusieurs arrangements, demeurent difficilement visibles. Même YEBBA disparaît parfois dans des zones d’ombre qui empêchent de saisir pleinement les nuances de son expression.
L’intimité ne repose pas nécessairement sur l’absence de lumière. Elle peut tout autant naître d’un contre-jour précis, d’un éclairage subtil sur un visage ou d’une mise en valeur plus assumée des personnes présentes sur scène. Dans ce contexte, la sobriété visuelle semblait parfois relever davantage du manque que du choix artistique pleinement abouti.
Malgré cette réserve, difficile de sortir du Théâtre Beanfield sans avoir le sentiment d’avoir assisté à quelque chose de rare. À une époque où tant de spectacles semblent conçus pour être filmés, découpés en extraits ou consommés à travers un écran, YEBBA propose encore des concerts qui demandent avant tout à être vécus. Des concerts où l’essentiel ne réside ni dans les décors ni dans les artifices, mais dans la rencontre fragile entre une artiste et son public.
En quittant la salle, plusieurs chansons continuent de résonner. Mais c’est surtout une impression qui demeure : celle d’avoir vu une interprète capable, le temps d’une soirée, de faire oublier tout ce qui l’entoure.
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