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Quand on s’attaque à un monument littéraire de plus de 1 200 pages, le défi est immense. C’est pourtant le pari fou qu’a relevé l’équipe de Juste pour rire en amenant à Montréal la toute nouvelle version française des Misérables, couronnée du Molière du meilleur spectacle musical en 2025. Cette proposition d’une envergure impressionnante nous happe dès les premières minutes.
Derrière cette immense machine se cache la persévérance de son metteur en scène, Ladislas Chollat. Ce spectacle, il le porte en lui depuis maintenant neuf ans, dont sept années de travail acharné, main dans la main avec le producteur français Stéphane Letellier-Rampon, pour réussir à le monter.
Le chemin a été long et semé d’embûches, notamment pour convaincre les auteurs originaux, Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg, de faire confiance à leur vision, avant d’obtenir le précieux feu vert du légendaire producteur Cameron Mackintosh. Après un premier arrêt triomphal au Théâtre du Châtelet à Paris il y a deux ans, cette aventure débarque enfin chez nous.

Pour Ladislas Chollat, il s’agit d’une toute première expérience de répétitions au Québec, et le coup de foudre est total. Loin de simplement dupliquer la production parisienne, le metteur en scène profite de la présence d’artistes québécois qu’il qualifie d’extraordinaires pour réinventer et faire revivre son spectacle, porté et inspiré par l’énergie unique de cette nouvelle troupe.
Comment faire tenir l’œuvre tentaculaire de Victor Hugo en moins de trois heures de spectacle ? Ladislas Chollat l’explique de façon très mathématique : chaque minute sur scène représente la condensation d’environ 60 pages du roman. Pour y arriver, le livret d’Alain Boublil élimine les longues digressions historiques (comme la bataille de Waterloo) pour se concentrer sur l’instinct et le destin des personnages. Le prologue résume ainsi le bagne et la jeunesse de Jean Valjean en dix minutes à peine, nous propulsant directement dans le vif du sujet.

L’ADN de cette œuvre repose sur l’humilité et la rédemption. En plongeant ses mains dans les écrits de Hugo, le metteur en scène a voulu braquer les projecteurs sur ceux qui n’en ont jamais : les démunis, les plus faibles, les mal-aimés, qui deviennent ici les véritables stars de la soirée.
Visuellement, le spectacle prend des airs de fresque vivante. La scénographe Emmanuelle Roy a conçu un dispositif astucieux basé sur deux grandes structures mobiles qui se transforment au gré des scènes.
L’innovation technique marquante réside dans l’utilisation de grands rideaux transparents suspendus sur la scène, entre le public et les comédiens. Ils servent d’écrans pour des projections numériques inspirées des œuvres de Gustave Doré, un contemporain de Hugo. Semblables à des aquarelles liquides, elles apportent une profondeur et une atmosphère changeante selon les tableaux. Le suicide du policier Javert, un moment visuel saisissant de pure poésie tragique, restera gravé dans ma mémoire longtemps.
La musique de Claude-Michel Schönberg est ancrée dans nos mémoires, mais le directeur musical et chef d’orchestre québécois David Terriault a su y injecter sa propre couleur. Fort de ses expériences sur Waitress et Chicago, il fait face ici à une bête d’une tout autre envergure. Pour David, cette aventure est aussi impressionnante qu’inspirante : « C’est la préparation la plus longue que j’ai jamais faite », confie-t-il, soulignant la nature quasi opératique de ce spectacle entièrement chanté d’un bout à l’autre.
Pour ce faire, il dirige d’une main de maître 14 musiciens en direct dans la fosse, apportant une chaleur organique irremplaçable que l’on ne retrouve jamais avec des trames préenregistrées. S’il a pu s’inspirer de la vaste histoire des représentations pour bouger légèrement les tempos, il avoue en riant garder une certaine rigueur : « Claude-Michel Schönberg écoute nos enregistrements, puis il nous analyse. Je ne peux pas trop faire à ma tête parce que le grand boss est là ! »

Pour le spectateur, l’expérience est totale : « C’est l’immensité de l’œuvre. C’est comme voir un cinéma, mais en 4D. Tout est grandiose », confie Terriault.
Fait intéressant : si l’orchestre est confiné dans la fosse étroite du Théâtre Saint-Denis à Montréal, il se retrouvera directement sur scène lors des représentations à Québec, profitant d’un espace beaucoup plus vaste. De plus, la production innove en recrutant des musiciens locaux distincts pour Montréal et Québec, s’inspirant du modèle des grandes tournées américaines.
Au milieu de cette troupe flamboyante se distingue le jeune Ismaël Perceval Faucher-Zitouni, un comédien de 9 ans qui incarne Gavroche en alternance avec Oskar Léonard. Leur performance apporte la fraîcheur enfantine et permet notamment de réintroduire la fameuse chanson politique « La faute à Voltaire, la faute à Rousseau ». Un ajout marquant pour notre conscience sociale.
Dans le livret sombre et poignant de ce spectacle, le duo d’aubergistes Thénardier apporte une bouffée d’air frais tout à fait salutaire. Debbie Lynch-White (dont ce sont les premiers pas en comédie musicale) et Roger La Rue, d’une roublardise assumée et cupide, injectent, par leur jeu d’une grande justesse, une dose de cynisme comique parfait pour équilibrer la gravité des drames qui se jouent sous nos yeux.

On y retrouve une distribution d’une qualité vocale exceptionnelle. Le Québec confirme une fois de plus son statut de pépinière de voix puissantes, notamment avec Klara Martel-Laroche (Fantine), Amélie Baland-Capdet (Cosette) et Kenza Nejmi (Éponine). Les grands airs comme J’avais rêvé ou Mon histoire s’installent dans notre esprit pour de longs jours.
Les numéros de groupe, à l’image des scènes de batailles, bénéficient d’harmonies spectaculaires, d’une mécanique bien rodée et d’une mise en scène colossale et sans failles.
Soyons francs : les billets sont dispendieux. Mais si votre porte-monnaie vous le permet, je vous assure que vous en ressortirez comblé. Peut-être verserez-vous quelques larmes…
Les représentations montréalaises se terminent le 25 juillet ; ensuite, la troupe déménage ses pénates pour s’installer au Grand Théâtre de Québec (Salle Louis-Fréchette) du 7 au 22 août 2026.
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