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Le Théâtre de l’Œil Ouvert (TOO) a un flair unique pour propulser notre patrimoine sur scène avec une fougue résolument moderne. Après avoir exploré les destins de la Corriveau, de Diane Dufresne, de Clémence DesRochers ou de la Poune, la compagnie cofondée par Jade Bruneau s’attaque à un monument : Richard Desjardins.
Un prolongement naturel pour cette équipe vouée aux récits humains, féministes et territoriaux.
Parce que ce poète de l’instinct a chanté les femmes avec une force brute inédite. En portant son répertoire à la scène, le spectacle élargit les horizons de ses combats. La défense de la forêt boréale, le respect des peuples autochtones et la dénonciation des abus environnementaux des minières résonnent ici avec une urgence très contemporaine.
Au cœur de cette fable plane une présence omniprésente : Lisa, la Lune. Interprétée par la sensible Noémie Godin-Vigneau, elle n’est pas qu’une simple métaphore. Elle est incarnée. Lisa est la narratrice tirant les ficelles du destin et tissant le lien invisible entre tous les personnages. Elle est importante pour les gens de ce coin de pays sylvestre abitibien.

La mise en scène offre d’ailleurs un moment de grâce : une éclipse lunaire. On imagine l’astre devenir rouge tandis que la teinte écarlate évolue sur le corps de la comédienne. C’est visuellement splendide et cela traduit avec une force poétique incroyable ce rapport presque sacré que les gens du Nord entretiennent avec le ciel.
C’est à la lisière d’une ville minière menacée par les feux de forêt que Philippe Robert et Jade Bruneau font interagir les personnages mythiques du chansonnier. Le point d’ancrage de ces destins croisés est le Boomtown Café, tenu par l’Enracinée (Geneviève Alarie). Cette serveuse sans âge porte en elle toute la mémoire, passée et future, de la ville ; elle recueille les confidences d’une communauté d’exilés et de travailleurs.
Pour matérialiser cet univers mouvant, Félix Plante a conçu une scénographie d’un minimalisme remarquable et efficace. L’espace scénique s’articule autour d’une structure de lattes de bois très épurée. Grâce à un jeu habile d’escaliers et de passerelles superposées, ce plateau évoque tour à tour le comptoir du bar, une chambre à coucher, le dédale de la forêt boréale ou l’horizon industriel de la mine.

Autour du bar gravitent des êtres magnifiques et torturés : le Bon gars (Simon Fréchette-Daoust) de retour au bled, son frère le Bum (Steven Lee Potvin) captif de la mine, la poignante Femme de ménage (Sarah Villeneuve-Desjardins) de Tu m’aimes-tu empoisonnée par les émanations de la fonderie Horne, Jenny (Jade Bruneau) partagée entre deux amours, et l’énigmatique Homme du campe (Jean-François Casabonne).
L’effet Lisa est une fiction originale écrite par Philippe Robert, sur un collage dramatique de Jade Bruneau et Simon Fréchette-Daoust. Le duo a plongé à pieds joints dans le répertoire de l’artiste abitibien, écoutant en boucle ses CD, ses entrevues et ses documentaires-chocs comme L’erreur boréale ou Le peuple invisible.
Philippe Robert a relevé avec humilité le défi vertigineux d’écrire ses propres dialogues aux côtés des textes sacrés de Desjardins. Dans le livret, les répliques se tricotent à même les chansons : parfois dites, parfois chantées, les paroles deviennent des dialogues dramatiques directs.

(Jenny, Marc-André Perron, la Femme de ménage et la Lune, crédit photo : Annie Diotte)
Desjardins, pianiste de formation classique, voue un amour inconditionnel à Frédéric Chopin (selon son documentaire Chip Chip Chopin). Le directeur musical Marc-André Perron a donc intégré de magnifiques clins d’œil aux nocturnes et préludes du maître polonais au cœur des arrangements.
Pour porter cette partition, deux musiciens d’exception, sur scène, interagissant directement avec les comédiens. Au piano de Perron s’ajoute le jeu habité du violoncelliste étoile Stéphane Tétreault, qui fait vibrer pour l’occasion un violoncelle Stradivarius de 1707 d’une valeur inestimable. Une première dans un théâtre musical de création ici.

(Le gars du campe, Stéphane Tétrault et le gars du campe, crédit photo : Annie Diotte)
Si le duo instrumental réussit cette acrobatie impressionnante de remplir l’espace sonore d’un son riche et d’une mélancolie lumineuse, on craint l’austérité au tout début. Mais le miracle opère dès que les voix s’y mêlent. Les harmonies vocales frappent par leur justesse. Entendre la poésie brute et imagée de Desjardins portée par d’autres timbres, notamment ces vibrants ensembles féminins, est une révélation. Sans la voix nasillarde et la facture western du chansonnier, ses textes poétiques révèlent toute leur profondeur littéraire et une sensibilité insoupçonnée.
Malgré ces immenses qualités et toutes les émotions qui passent de la scène au public, le spectacle gagnerait grandement à être élagué. Le segment final, notamment la longue scène de l’accouchement de Jenny, s’étire. La conclusion de l’histoire tombe un peu à plat, laissant une impression diffuse, malgré une superbe chanson finale entonnée avec le public lors des salutations. Un resserrement autour d’un format de 90 minutes donnerait à cette œuvre toute la tension dramatique qu’elle mérite.
Il n’en demeure pas moins que L’effet Lisa est un travail colossal, soigné et nécessaire, qui fait résonner notre territoire de la plus belle des manières.
Présenté au Centre culturel Desjardins de Joliette, puis à Victoriaville dès le 6 août et à Québec à partir du 15 septembre. L’effet Lisa sera en tournée en 2027 à travers le Québec avec deux soirs au Théâtre Saint-Denis de Montréal les 27 et 29 janvier.
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