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Dans Zéro, présenté au Théâtre Duceppe, Mani Soleymanlou transforme une quête identitaire en réflexion sur l’héritage, la transmission et les récits que nous choisissons de porter ou d’abandonner. Entre humour désarmant, confidences familiales et prises de position plus controversées, le dramaturge iranien signe un solo profondément personnel qui interroge autant qu’il déstabilise.
Après plus d'une décennie à explorer les multiples facettes de l’identité à travers sa trilogie des chiffres, Mani Soleymanlou revient avec Zéro, un spectacle qui agit à la fois comme un retour aux sources et une remise en question de son propre parcours. Le titre, inspiré du mot sefr en arabe et en farsi, renvoie à la fois au zéro et au vide. C’est dans cet espace d’incertitude que l’auteur tente de comprendre ce qu’il a reçu de son père, ce qu’il transmettra à son fils et ce qui demeure lorsque les appartenances deviennent poreuses.

Cette réflexion prend forme dès l’entrée en salle. Sur scène, les chaises autrefois soigneusement alignées dans Un sont désormais entassées dans une structure instable, presque menaçante. Rien ne semble tenir tout à fait en place. Sept ans après son premier solo, les réponses recherchées se sont transformées en nouvelles interrogations. La paternité ouvre ici une brèche fondamentale : que transmet-on réellement à ses enfants ? Une langue, une mémoire, une culture, un traumatisme ou la liberté de s’en affranchir ?
L’une des grandes forces de Zéro réside dans la qualité de son écriture et dans la présence scénique de Soleymanlou. Pendant près d’une heure et demie, il navigue avec aisance entre anecdotes personnelles, références populaires, réflexions politiques et souvenirs familiaux. D’une évocation de Kanye West à la révolution iranienne, en passant par la Charte des valeurs québécoises, il construit un récit éclaté mais néanmoins remarquablement maîtrisé.
Son humour demeure son outil le plus efficace. L’autodérision lui permet d’aborder des sujets sensibles sans adopter la posture du donneur de leçons. Il expose ses propres contradictions, ses hésitations et ses angles morts avec une franchise désarmante. Cette vulnérabilité crée une proximité immédiate avec le public et donne au spectacle une dimension profondément humaine.

Les moments consacrés à son père figurent parmi les plus touchants de la soirée. Lorsqu’il revient sur les circonstances qui ont poussé ce dernier à quitter l’Iran ou sur les confidences reçues bien des années plus tard, le spectacle abandonne momentanément le terrain de l’essai pour celui du témoignage. C’est dans ces instants de simplicité que Zéro atteint sa plus grande force émotionnelle.
C’est toutefois dans les passages consacrés aux débats identitaires contemporains que le spectacle m’a laissée plus partagée. Zéro aborde de front des questions liées à l’immigration, à la diversité culturelle, à l’altérité et aux fractures sociales. Pour traverser ces terrains sensibles, Soleymanlou choisit souvent la voie de l’humour et de la caricature. Une stratégie qui fonctionne fréquemment, mais qui atteint parfois ses limites.
À plusieurs reprises, certains éclats de rire de la salle m’ont mise mal à l’aise. Non parce que ces sujets ne peuvent être abordés avec humour (le théâtre doit permettre cet espace de liberté) mais parce que certaines blessures collectives semblaient parfois momentanément réduites à des objets de dérision. Le spectacle met ainsi en lumière une question complexe : comment rire des fractures sans les minimiser ? Comment créer du recul critique sans atténuer la portée des enjeux évoqués ?
Soleymanlou ne prétend jamais détenir de réponse définitive. Au contraire, il expose toute la fragilité de cet équilibre, laissant au public le soin de naviguer lui-même dans cette zone grise.
La réflexion qui m’a le plus interpellée concerne toutefois la transmission culturelle. Tout au long du spectacle, Soleymanlou évoque son désir de voir son fils devenir une forme de recommencement, un « retour à zéro » moins marqué par les blessures du passé. À la lumière du récit douloureux qu’il partage sur l’exil de sa famille, cette aspiration se comprend. Pourtant, une question demeure : pourquoi ce recommencement semble-t-il parfois passer par une mise à distance de la langue et de la culture iraniennes ? Peut-on réellement savoir où l’on va lorsque l’on s’éloigne de ce qui nous a précédés ?
Si le spectacle éclaire avec justesse les traumatismes hérités de l’exil, il laisse moins de place aux nuances qui existent entre la transmission d’une blessure et celle d’une culture. Cette tension demeure volontairement irrésolue, mais elle constitue l’un des aspects les plus stimulants de la proposition.
Paradoxalement, ce sont justement les passages consacrés à l’héritage iranien qui comptent parmi les plus beaux du spectacle. Les souvenirs du père, les récits de l’Iran d’avant la révolution, les réflexions sur le farsi et les fragments de mémoire familiale donnent à Zéro sa profondeur émotionnelle. Ils permettent à l’œuvre de dépasser le commentaire politique pour toucher à quelque chose de plus universel : notre rapport aux origines, à la filiation et à ce que nous choisissons de préserver.
Zéro n’est pas un spectacle consensuel, et c’est probablement l’une de ses plus grandes qualités. Mani Soleymanlou n’offre ni solution ni morale définitive. Il expose ses contradictions, ses doutes et ses incohérences avec une sincérité désarmante, en nous invitant à examiner les nôtres.
Si certaines prises de position m’ont laissée perplexe et si certains procédés humoristiques m’ont parfois mise mal à l’aise, la démarche demeure profondément honnête. Derrière les provocations et les détours se trouve avant tout un homme qui tente de comprendre ce qu’il doit à ceux qui l’ont précédé et ce qu’il choisira de léguer à ceux qui viendront après lui. À une époque où les débats identitaires se cristallisent souvent en camps irréconciliables, Zéro réintroduit quelque chose de plus rare : le doute.
Et lorsque Soleymanlou finit par mettre le feu à cet amoncellement de chaises, le geste apparaît comme l’aboutissement naturel de sa réflexion. Pourtant, Zéro rappelle finalement qu’on ne recommence jamais complètement à neuf. Les flammes peuvent éclairer le chemin, mais elles ne brûlent jamais tout à fait ce qui nous a construits.
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