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Créée à São Paulo, História do Olho - Un conte de fées porno noir est présentée en grande première nord-américaine à l’Usine C du 6 au 10 juin 2026 dans le cadre du Festival TransAmériques. Signée Janaína Leite, cette expérience scénique radicale se déploie sur 2 h 40 avec grandiosité et aplomb.
L'œuvre s’attaque à l’Histoire de l’œil de Georges Bataille, texte sulfureux du début du XXe siècle, pour en livrer une relecture d’une grande puissance. Pour la petite mise en contexte, Histoire de l'œil de Georges Bataille, ce court roman publié clandestinement en 1928 sous le pseudonyme de Lord Auch, raconte la dérive érotique transgressive de jeunes adolescents, et s’inscrit dans la littérature comme un texte aussi dérangeant qu’inclassable. Dans l’adaptation à la scène qu’en a fait Janaína Leite, près d’une quinzaine de performeur.euse.s, pour la plupart issu.e.s du milieu pornographique, déconstruisent l’œuvre originale en y greffant leurs témoignages intimes, leurs rapports à la sexualité, à l’interdit et à l’exposition de soi.
Crédit photo : Joshua Wolf
Dès le départ, le public est attentif, prêt à se laisser surprendre par ce que l’art vivant a de plus grisant. Les artistes nous accueillent sur une musique rythmée qu’on pourrait qualifier de ver d’oreille, dans une décontraction qui capte d’emblée l’attention. La matière brute qui nous sera présentée, composée de nudité, de fluides corporels, d’actes sexuels explicites et de moments interactifs, propose une ode à la transgression, un voyage-débauche frénétique et érotique. La mise en scène déjoue l’écueil de la provocation ; elle installe au contraire un climat de confiance, de désinhibition collective.
Janaína Leite transforme l’Histoire de l’œil en une expérience festive, sans en évacuer la brutalité. Sur scène, les artistes récitent des extraits du livre et recréent les scènes devant nous ; ça fait du vélo, ça se dénude, ça vomit, ça pisse, ça crie, ça bouge, ça jouit, ça vit et ça meurt sous nos yeux captivés. Deux instrumentistes performent en direct dans une dégaine lousse et punk, accompagnant la trame narrative d’un son qui assume son imperfection.
Crédit photo : Rafa Steinhauser
À travers leurs témoignages personnels, iels revisitent l’univers de Georges Bataille en y injectant leurs rapports à la pornographie. Cette circulation entre l’autobiographie et la fiction donne au spectacle une densité singulière. On n’est pas seulement devant une adaptation du roman ; on assiste à une cérémonie libre, impure, drôle, crue, accueillante, qui frise le sacré, le plus grand que nous.
Les performeur.euse.s, magnifiquement impudiques, entraînent le public dans un espace de complicité où l’on est inclus dans le rituel. S’en dégage quelque chose de vivant, de quasi réconfortant, malgré la violence de bon nombre d’images. Durant l’entracte, partie intégrante du spectacle, la fête continue ! Les spectateur.ices sont invité.e.s à monter sur scène, à prendre un shooter de tequila, à soulager leur envie d’uriner dans un endroit prévu à cet effet (je vais éviter de divulgâcher ici), à enduire d’huile le corps d’un artiste, et plus encore.
Crédit photo : Rafa Steinhauser
Dans Historia do Olho, l’humour affleure : la parodie est assumée, des personnages sont singés, de nombreux moments de légèreté complices en dialogue avec le public rafraîchissent la trame. La proposition captive du début à la fin ; elle maintient l’attention, malgré la barrière linguistique qui oblige à naviguer entre les surtitres et la scène.
Certains tableaux marquent plus durablement, notamment celui de la suspension corporelle, où la douleur devient spectacle. Le corps y est montré dans toute sa vulnérabilité, tremblant, exposé sous nos yeux, devenant source de curiosité malgré nous. Le FTA précise qu’une personne-ressource accompagne les représentations en offrant un soutien émotionnel, témoignant de l’approche du spectacle : le cadre est pensé pour adoucir l’exposition à l’extrême.
Crédit photo : Caca Berbardes
Là où l’on pourrait imaginer une accumulation d’effets provocateurs, Janaína Leite tisse une œuvre d’une transcendante humanité, qui traverse, soulève, transporte. C’est ce qui rend cet objet théâtral si singulier. On en sort chargé d’un sentiment d’avoir vécu quelque chose de grand, d’inhabituel, ensemble.
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